Les histoires du quotidien

La dernière fois sans le savoir

11 min

On se souvient souvent des premières fois. Mais beaucoup moins des dernières. En retrouvant un vieux jouet et d’anciennes vidéos, Nabil commence à se demander à quel moment certaines choses de son enfance se sont arrêtées.

La dernière fois sans le savoir

La dernière fois qu’Abi a voulu me porter jusqu’à mon lit, je lui ai dit d’arrêter.

Je m’étais endormi sur le canapé dans le salon.

Je me souviens seulement d’avoir senti deux bras passer sous moi.

J’ai ouvert un œil.

« Abi… qu’est ce que tu fais ? »

Il a souri.

« Je t’emmène au lit. »

J’ai immédiatement essayé de descendre.

« Mais je suis trop grand ! »

Abi a ri.

« Trop grand ? Depuis quand ? »

« Depuis longtemps. »

Il m’a reposé par terre.

« Très bien, monsieur le grand. Va te coucher tout seul. »

Je suis parti jusqu’à ma chambre en traînant les pieds.

Je n’y ai plus pensé.

Pourquoi j’y aurais pensé ?

C’était juste un soir comme les autres.


Quelques jours plus tard, Oummi m’a tendu la main pour traverser une grande rue.

Je l’ai regardée.

Puis j’ai regardé sa main.

« Oummi, je sais traverser. »

Elle a eu un petit sourire.

« D’accord, nabil. »

Elle a retiré sa main.

J’ai traversé à côté d’elle.

J’étais assez fier.

Là encore, je n’y ai plus pensé.


Puis un samedi, Oummi m’a demandé de l’aider à vider un placard.

On devait faire de la place pour ranger des affaires.

Au fond, derrière une vieille couverture, j’ai retrouvé un dinosaure en plastique.

Vert.

Avec une patte légèrement tordue.

Je l’ai reconnu immédiatement.

« Mais il est encore là ! »

Oummi a ri.

« Évidemment qu’il est encore là. Tu refusais qu’on le jette. »

Je l’ai pris.

Quand j’étais plus petit, ce dinosaure s’appelait Croquator.

Pourquoi ?

Aucune idée.

Croquator avait été roi.

Pirate.

Docteur.

Gardien d’une forteresse.

Je suis resté quelques secondes avec lui dans la main.

Puis j’ai demandé :

« Ça fait combien de temps que j’ai pas joué avec ? »

Oummi a réfléchi.

« Longtemps. »

« Mais c’était quand la dernière fois ? »

Elle a haussé les épaules.

« Je ne sais pas. »

Ça m’a paru bizarre.

Comment pouvait elle ne pas savoir ?

J’ai posé Croquator dans un carton destiné à mon petit cousin.

Et ce soir là, quelque chose m’est revenu.

Abi qui voulait me porter.

La main d’Oummi.

Croquator.

Je me suis demandé si certaines choses s’arrêtaient comme ça.

Sans prévenir.


Quelques jours plus tard, nous avons regardé de vieilles vidéos sur l'ordinateur.

Sur une vidéo, j’avais six ans.

Je courais dans le salon avec Croquator dans une main.

Sur une autre, j’étais endormi sur l’épaule d’Abi.

Abi avait beaucoup moins de mal à me porter à cette époque.

Puis il y avait une vidéo où je traversais une rue en tenant très fort la main d’Oummi.

J’ai demandé :

« C’était quand la dernière fois qu’Abi m’a porté pour de vrai ? »

Abi a regardé Oummi.

Oummi a regardé Abi.

« Je ne sais pas », a dit Abi.

« Et la dernière fois qu’Oummi m’a tenu la main pour traverser ? »

Même réponse.

« Je ne sais pas. »

Ça m’a presque énervé.

« Mais vous vous souvenez de ma première dent ! »

Oummi a ri.

« Oui. »

« Vous vous souvenez de mon premier jour d’école. »

« Oui. »

« Vous vous souvenez de la première fois que j’ai fait du vélo sans petites roues. »

Abi a souri.

« Ça, je m’en souviens très bien. Tu as terminé dans un buisson. »

Ils ont ri.

Moi, beaucoup moins.

« Alors pourquoi personne ne se souvient des dernières fois ? »

Cette fois, ils sont devenus silencieux.

Oummi a réfléchi longtemps.

Puis elle a dit :

« Peut être parce qu’au moment où elles arrivent, on ne sait pas encore que ce sont les dernières. »

Cette phrase est restée dans ma tête.


Le lendemain, j’ai récupéré Croquator dans le carton.

Je l’ai posé devant moi.

J’ai essayé de jouer.

« Je suis Croquator, roi de… »

Je me suis arrêté.

C’était bizarre.

Je n’avais plus envie.

Pas parce que Croquator était devenu mauvais.

C’était toujours le même dinosaure.

C’était moi qui avais changé.

Alors je l’ai remis dans le carton.

Mais doucement cette fois.


Le soir, j’ai trouvé Abi dans le couloir.

« Porte moi abi. »

Il m’a regardé.

« Pardon ? »

« Porte moi comme avant. »

Abi a éclaté de rire.

« Nabil, tu fais presque ma taille ! »

« Essaie. »

Il a soupiré.

Puis il m’a attrapé.

« Bismillah… »

Il m’a soulevé pendant environ deux secondes.

Puis il m’a reposé.

« Mais qu’est ce que tu manges ? Des pierres ? »

J’ai éclaté de rire.

Oummi est sortie de la cuisine.

« Qu’est ce que vous faites ? »

« Il veut redevenir petit », a répondu Abi.

Je me suis arrêté de rire.

Parce que peut être que c’était exactement ça.


Pendant quelques jours, j’ai commencé à remarquer plein de choses.

Oummi ne choisissait plus mes vêtements.

Abi ne découpait plus ma viande.

Personne ne vérifiait si j’avais bien attaché mes chaussures.

Je préparais parfois mon petit déjeuner tout seul.

On me laissait aller acheter du pain au bout de la rue.

Tout le monde semblait content que je grandisse.

Mais moi, tout à coup, je trouvais ça un peu triste.


Un soir, je suis allé voir Oummi.

« Tu préférais quand j’étais petit ? »

Elle m’a regardé, surprise.

« Pourquoi tu me demandes ça ? »

J’ai haussé les épaules.

« Parce qu’avant, tu faisais plein de choses avec moi que tu fais plus. »

Elle s’est assise à côté de moi.

« C’est vrai. »

Ça ne m’a pas rassuré.

Puis elle a ajouté :

« Mais maintenant, on fait aussi des choses qu’on ne pouvait pas faire avant. »

« Comme quoi ? »

Elle a réfléchi.

« Maintenant, je peux vraiment discuter avec toi. Tu me donnes ton avis. Tu me fais rire. Parfois, tu m’aides. Et parfois même… »

Elle a souri.

« Tu me donnes de bons conseils. »

J’ai plissé les yeux.

« Parfois ? »

« N’exagérons rien. »

J’ai ri.

Puis elle m’a dit :

« Grandir, ce n’est pas perdre toutes les choses d’avant. C’est aussi en découvrir d’autres. »


Quelques jours après, mon petit frère s’est endormi sur le canapé.

Abi était occupé dans la cuisine.

Je me suis approché.

Mon petit frère dormait profondément.

Je l’ai secoué doucement.

« Hé. Va dans ton lit. »

Il n’a même pas bougé.

Alors je l’ai pris comme j’ai pu.

Il était lourd.

Beaucoup plus lourd que prévu.

J’ai réussi à faire trois pas.

Abi est arrivé derrière moi.

« Besoin d’aide ? »

J’ai soufflé :

« Non. »

Puis, deux secondes plus tard :

« Oui. »

Abi a pris mon petit frère avec moi.

On l’a amené jusqu’à son lit.

En ressortant, Abi a posé sa main sur mon épaule.

« Tu vois, maintenant, c’est toi qui portes. »

Je l’ai regardé.

Je crois que c’est là que j’ai compris.


Un soir, quelques jours plus tard, je me suis encore endormi sur le canapé.

Quand j’ai ouvert les yeux, Abi était debout devant moi.

Il a souri.

« Je te porte ? »

Avant, j’aurais répondu :

« Je suis trop grand. »

Cette fois, j’ai réfléchi.

Puis j’ai dit :

« Non. »

Je me suis redressé.

Abi allait partir.

Alors j’ai ajouté :

« Mais tu peux rester deux minutes ? »

Il s’est assis.

On a parlé.

Je ne me souviens même plus de quoi.

Peut être de football.

Peut être de Croquator.

Peut être de rien d’important.

Mais je me souviens qu’on était bien.


Pendant un moment, j’avais trouvé les dernières fois tristes.

La dernière fois qu’on vous porte.

La dernière fois qu’on vous tient la main.

La dernière fois qu’un vieux dinosaure peut devenir roi d’un royaume entier.

Puis j’ai compris quelque chose.

Les dernières fois laissent souvent de la place à des premières fois.

La première fois qu’on aide vraiment Abi.

La première fois qu’Oummi nous demande notre avis.

La première fois qu’un petit frère vient chercher notre main à nous.

On ne remarque pas toujours quand une partie de l’enfance se termine.

Mais on ne remarque pas toujours non plus quand quelque chose de nouveau commence.

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Le texte complet reste gratuit ici. Dans Muslim Guard, votre enfant peut aussi écouter la narration et poursuivre avec toute la bibliothèque.

Votre enfant a-t-il bien compris ?

1. Pourquoi Nabil a-t-il demandé à Abi de le porter à la fin de l'histoire ?

  • A. Parce qu'il était fatigué
  • B. Pour essayer de redevenir petit
  • C. Parce qu'il avait peur du noir
  • D. Pour gagner un pari

2. Qu'est-ce que Nabil a retrouvé en vidant un placard avec Oummi ?

  • A. Un vieux jouet cassé
  • B. Un dinosaure en plastique vert
  • C. Une voiture en plastique
  • D. Un livre d'histoires

3. Quelle phrase Oummi a-t-elle dite pour expliquer pourquoi on ne se souvient pas des dernières fois ?

  • A. Parce qu'on est trop occupé
  • B. Parce qu'on ne sait pas que c'est la dernière fois
  • C. Parce que c'est moins important
  • D. Parce qu'on oublie vite

4. Que fait Nabil à la fin de l'histoire quand Abi lui propose de le porter ?

  • A. Il accepte immédiatement
  • B. Il refuse et demande à Abi de rester parler
  • C. Il court dans sa chambre
  • D. Il demande à sa mère à la place

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