Les histoires du quotidien

Attends deux secondes

19 min

Pour Rayane, un pigeon, un ballon ou une machine en carton peuvent devenir de très grandes histoires. Encore faut il que quelqu’un prenne le temps de les écouter. Un récit doux et touchant sur l’attention que les enfants attendent parfois sans savoir la demander.

Le pigeon avait volé une frite.

Pas une frite tombée par terre.

Pas une frite abandonnée.

Non.

Il avait attendu que Samy tourne la tête, il s’était approché tout doucement, comme s’il n’avait absolument aucune mauvaise intention, puis il avait attrapé la plus grande frite de la barquette et il était parti avec.

Samy avait crié :

« Hé ! C’était la meilleure ! »

Nous, on s’était mis à courir derrière le pigeon.

Ce qui était complètement inutile.

Mais sur le moment, ça nous avait paru être une excellente idée.

Le pigeon s’était envolé sur un banc.

Puis sur une poubelle.

Puis sur une branche.

Et de là haut, il avait mangé la frite devant nous.

Tranquillement.

Comme s’il avait gagné.

Je crois que je n’avais jamais autant ri pour une frite.

Tout le chemin du retour, je pensais à la manière dont j’allais raconter ça à Oummi.

Je savais déjà exactement comment commencer.

Je pousserais la porte.

Je poserais mon sac.

Et je dirais :

« Oummi, tu sais pas ce qu’un pigeon a fait aujourd’hui ! »

Ensuite, j’imiterais Samy.

Peut être même le pigeon.

J’étais très bon pour imiter les pigeons.

Enfin, je trouvais.

Quand je suis arrivé à la maison, Oummi était assise dans le salon.

Son téléphone dans une main.

Je suis entré presque en courant.

« Oummi, tu sais pas ce qui s’est passé au parc ! »

Elle a levé un doigt sans quitter l’écran des yeux.

« Attends deux secondes, Rayane. »

Je me suis arrêté.

D’accord.

Deux secondes.

J’ai posé mon sac.

Je suis resté debout à côté du canapé.

Oummi écrivait quelque chose.

J’ai regardé l’écran de la télévision qui était éteint.

Puis la fenêtre.

Puis mes chaussures.

Je me suis demandé combien de temps duraient vraiment deux secondes.

Alors j’ai commencé à compter dans ma tête.

Un.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

À vingt trois, j’ai arrêté.

Oummi était toujours sur son téléphone.

Je suis allé boire de l’eau.

Quand je suis revenu, elle avait commencé un message vocal.

Alors je suis monté dans ma chambre.

Le pigeon pouvait attendre.


À table

Ce soir là, pendant le repas, je m’en suis souvenu.

« Ah oui ! Vous savez ce qui est arrivé à Samy au parc ? »

Abi a levé les yeux vers moi.

« Quoi ? »

J’ai souri.

J’allais enfin pouvoir raconter.

« Il avait acheté des frites et il y a un pigeon qui… »

Le téléphone d’Abi a vibré sur la table.

Il l’a regardé.

Juste une seconde.

Puis il a déverrouillé l’écran.

J’ai continué quand même.

« Et le pigeon, il s’est approché et… »

Oummi a reçu une notification à son tour.

Elle a pris son téléphone.

Je me suis arrêté.

Personne ne l’a remarqué.

J’ai attendu un peu.

Abi écrivait.

Oummi lisait quelque chose.

Mon petit frère mangeait son pain.

Alors j’ai pris ma fourchette.

Le pigeon n’était plus aussi drôle.


Chez nous, il y avait beaucoup de « attends »

Chez nous, il y avait beaucoup de « attends ».

« Oummi, regarde ce que j’ai dessiné. »

« Attends deux secondes. »

« Abi, tu peux venir voir ? »

« Une seconde, mon fils. »

« Oummi, j’ai une question. »

« Attends, je termine ça. »

Parfois, ils revenaient vraiment.

Oummi entrait dans ma chambre dix minutes plus tard.

« Tu voulais me montrer quelque chose ? »

Et là, parfois, je ne retrouvais plus exactement ce que je voulais dire.

Ou alors l’envie était partie.

Parfois Abi disait :

« Désolé, Rayane, tu me racontais quoi tout à l’heure ? »

Je savais qu’il faisait un effort.

Alors je recommençais.

Mais recommencer une histoire, ce n’est pas pareil.

La première fois, on a l’histoire entière dans la tête.

Les gestes.

Les voix.

Les détails.

On veut la sortir tout de suite.

Plus tard, il ne reste souvent que :

« C’était rien. »


La machine très dangereuse

Un mercredi, j’ai construit quelque chose dans ma chambre.

Ça avait commencé avec un grand carton que nous avions gardé après une livraison.

Au début, je voulais faire un bateau.

Puis j’ai décidé que ce serait un vaisseau spatial.

Ensuite, j’ai ajouté quatre roues dessinées sur les côtés, alors ça ressemblait aussi à une voiture.

Finalement, je ne savais plus exactement ce que j’avais construit.

Mais c’était énorme.

J’avais découpé des boutons dans du papier.

J’avais fabriqué un volant avec une assiette en carton.

J’avais même écrit :

NE PAS TOUCHER, MACHINE TRÈS DANGEREUSE

sur le côté.

Je suis descendu chercher Abi.

Il était assis à la table de la cuisine avec son téléphone.

« Abi, viens voir ce que j’ai fait. »

« J’arrive. »

« Maintenant ? »

« Oui, oui. Deux secondes. »

Je suis remonté.

Je me suis assis devant ma machine.

J’ai attendu.

Puis j’ai changé la place d’un bouton.

Puis j’ai ajouté un deuxième bouton.

Puis j’ai commencé à tester ma machine tout seul.

Je faisais semblant qu’elle allait sur la Lune.

Après, sur Mars.

Après, au fond de l’océan.

Je ne sais pas combien de temps avait passé quand Abi est entré.

« Alors, elle est où, cette chose que tu voulais me montrer ? »

J’étais à moitié allongé dans le carton.

Je me suis redressé.

« Là. »

Il a regardé.

« Waouh ! C’est quoi ? »

J’ai haussé les épaules.

« Rien. »

Il a ri.

« Comment ça, rien ? Ça prend la moitié de ta chambre ! »

J’ai souri un peu.

Mais je n’ai pas tout expliqué.

J’avais déjà fait le voyage sans lui.


Le tir

Quelques jours plus tard, nous étions au parc.

Il y avait Samy, Bilal et moi.

Nous avions décidé de faire un concours avec nos ballons.

Il fallait tirer depuis une ligne que nous avions tracée avec une branche et toucher le tronc d’un arbre.

Bilal avait réussi du premier coup.

Samy au troisième.

Moi, j’avais raté.

Puis encore.

Puis encore.

Le ballon passait à gauche.

À droite.

Une fois, il a même roulé derrière moi.

Je ne sais toujours pas comment j’avais fait.

Samy s’était tellement moqué qu’il était tombé assis dans l’herbe.

Alors je me suis entraîné.

Encore.

Et encore.

Le lendemain, je suis revenu.

Puis le jour d’après.

Je voulais réussir.

Pas pour gagner quelque chose.

Juste parce que j’avais décidé que j’allais y arriver.

Et un après midi, j’ai posé le ballon derrière la ligne.

J’ai reculé.

J’ai tiré.

TOC.

En plein dans le tronc.

Je suis resté immobile.

Puis j’ai levé les bras.

« OUI ! »

Samy a crié plus fort que moi.

Bilal est venu taper dans ma main.

Et immédiatement, j’ai pensé :

Il faut que je raconte ça à Abi.

Je me suis même imaginé lui montrer le tir le week end suivant.

Puis je suis rentré.

Quand j’ai ouvert la porte, Abi était dans le salon.

Téléphone à la main.

Il m’a regardé.

« Ça va, mon fils ? »

« Oui. »

« Vous avez fait quoi ? »

J’ai ouvert la bouche.

Puis j’ai regardé son téléphone.

« Rien. »

Je suis monté.

Je crois que c’est ce jour là que quelque chose a changé.


Je racontais moins

Avant, je racontais beaucoup de choses.

Même des choses qui ne servaient à rien.

Une fourmi énorme.

Un nuage qui ressemblait à une chaussure.

Une voiture avec trois chiens à l’intérieur.

Un monsieur qui avait éternué tellement fort que Samy avait sursauté.

J’avais toujours quelque chose à raconter.

Puis j’ai commencé à raconter moins.

Pas parce qu’il ne se passait plus rien.

Au contraire.

Il se passait toujours plein de choses.

Je gardais simplement davantage de choses dans ma tête.

Quand Oummi demandait :

« Ta journée s’est bien passée ? »

Je répondais :

« Oui. »

« T’as fait quoi ? »

« Rien de spécial. »

Et souvent, c’était terminé.

Un soir, j’étais dans le couloir quand j’ai entendu Oummi dire à Abi :

« Je trouve que Rayane ne nous raconte plus grand chose en ce moment. »

Abi a répondu :

« C’est vrai. Il grandit peut être. »

Je suis resté derrière la porte.

Je grandis peut être.

Je ne savais pas.

Mais je savais que ce n’était pas exactement ça.


Chez Papi et Mamie

Le dimanche suivant, nous sommes allés chez Papi et Mamie.

Papi était assis dans son fauteuil quand je suis arrivé.

À peine j’avais retiré mes chaussures qu’il m’a demandé :

« Alors Rayane, quoi de neuf ? »

Je lui ai parlé du ballon.

Du tir contre l’arbre.

De Samy qui était tombé dans l’herbe.

Puis je me suis souvenu du pigeon.

Alors j’ai raconté l’histoire de la frite.

Papi riait tellement qu’il avait les yeux presque fermés.

« Attends, attends ! »

Il riait encore.

« Le pigeon a vraiment mangé la frite devant vous ? »

« Oui ! Comme ça ! »

Je me suis mis à imiter le pigeon.

Papi riait encore plus.

Alors j’ai raconté ma machine en carton.

Je lui ai expliqué tous les boutons.

Le voyage sur Mars.

Le fond de l’océan.

Même le bouton rouge qui ne servait absolument à rien mais qu’il ne fallait surtout pas toucher.

J’étais en train d’expliquer pourquoi quand j’ai aperçu Oummi dans l’entrée du salon.

Elle me regardait.

Elle ne disait rien.

Son téléphone était dans sa main.

Mais l’écran était éteint.


« Parce que tu dis toujours attends »

Sur le chemin du retour, elle était plus silencieuse que d’habitude.

Puis, le soir, elle est venue dans ma chambre.

Ma machine en carton était toujours là.

Elle commençait à pencher d’un côté.

Oummi s’est assise sur le bord du lit.

« Rayane ? »

« Oui ? »

Elle a regardé la machine.

« Tu as raconté beaucoup de choses à Papi aujourd’hui. »

J’ai hoché la tête.

« Oui. »

Elle a attendu.

Puis elle m’a demandé :

« Pourquoi tu ne me racontes plus tout ça à moi ? »

J’ai regardé mes mains.

Je ne savais pas quoi répondre.

Parce qu’il n’y avait pas eu un jour où j’avais décidé :

À partir de maintenant, je ne raconte plus rien.

Ça s’était juste passé petit à petit.

Oummi a attendu.

Alors j’ai dit :

« Parce que t’es occupée. »

Elle a froncé légèrement les sourcils.

« Tout le temps ? »

J’ai haussé les épaules.

Puis j’ai ajouté :

« Tu dis toujours attends. »

Elle n’a rien répondu.

J’ai cru qu’elle allait me dire que parfois elle travaillait sur son téléphone.

Que certaines choses étaient importantes.

Que les adultes avaient des choses à faire.

Et c’était vrai.

Je le savais.

Mais elle n’a pas dit ça.

Elle a posé son téléphone sur ma table.

« Je suis désolée. »

J’ai relevé la tête.

« Je ne pensais pas que tu le ressentais comme ça. »

Puis elle a demandé :

« Tu pensais que je ne voulais pas t’écouter ? »

J’ai réfléchi.

« Non. »

Puis j’ai changé d’avis.

« Enfin… je sais pas. »

Oummi a baissé les yeux un instant.

« Tu sais, parfois quand je te disais d’attendre, c’était vraiment quelque chose d’important. »

J’ai hoché la tête.

« Mais parfois, ça pouvait attendre. »

Elle a regardé son téléphone posé sur la table.

« Et je crois que je ne faisais plus très bien la différence. »

Je n’ai rien dit.

Puis elle a montré ma machine.

« Alors… tu m’expliques ? »

J’ai regardé le carton.

« Maintenant ? »

« Maintenant. »

Je suis descendu du lit.

« Bon. Alors déjà, ça ressemble à une voiture, mais c’est pas une voiture. »

Elle a souri.

« D’accord. »

« Et ça ressemble à un vaisseau spatial, mais c’est pas seulement un vaisseau spatial. »

« D’accord… »

« Et là, surtout, faut jamais toucher. »

J’ai montré le bouton rouge.

Oummi a tendu le doigt.

« Celui là ? »

« OUMMI ! »

Elle a éclaté de rire.

Moi aussi.

Et j’ai tout raconté.

Même Mars.


Les téléphones n’ont pas disparu

Après ça, les téléphones n’ont pas disparu de la maison.

Abi avait toujours du travail.

Oummi recevait toujours des messages.

Parfois, ils regardaient aussi des choses juste parce qu’ils en avaient envie.

Et moi aussi, parfois.

Mais certaines choses ont changé.

Pendant les repas, les téléphones restaient plus souvent loin de la table.

Et quand je rentrais du parc, Oummi essayait de ne pas me poser une question tout en regardant autre chose.

Elle disait :

« Alors ? »

Et elle me regardait vraiment.

Un soir, j’étais en train d’expliquer à Abi pourquoi Bilal et moi avions décidé qu’un escargot trouvé près du parc s’appelait forcément Mourad.

Je ne sais plus pourquoi.

C’était évident sur le moment.

Le téléphone d’Abi a vibré.

Il l’a pris.

J’ai continué deux secondes.

Puis je me suis arrêté.

Abi a regardé l’écran.

Puis il m’a regardé.

Il a reposé le téléphone.

« Pardon. Continue. »

J’ai souri.

« Donc Mourad… »

Et j’ai continué.


Raconte

Quelques jours plus tard, je suis rentré du parc.

Oummi était assise dans le salon.

Téléphone à la main.

J’ai enlevé mes chaussures.

Elle a levé les yeux.

Nos regards se sont croisés.

Puis elle a posé son téléphone, écran contre la table.

« Alors ? Raconte. »

Je suis resté debout quelques secondes.

Parce que justement, j’avais quelque chose à raconter.

Quelque chose de très important.

Enfin…

Important pour moi.

« Tu te souviens du pigeon qui avait volé la frite de Samy ? »

Oummi a hoché la tête.

« Oui. »

« Il est revenu. »

Elle a ouvert de grands yeux.

« Non. »

« Si. »

Je me suis approché.

« Et cette fois, Bilal avait un sandwich. »

Oummi a commencé à rire avant même que j’aie terminé.

Alors j’ai raconté.

Tout.

Les cris.

Le sandwich.

Bilal qui courait.

Le pigeon qui s’était envolé sur le même banc.

Même Samy qui répétait :

« Je vous avais dit qu’il nous connaissait ! »

Ce n’était pas une histoire très importante pour les adultes.

Personne n’avait gagné de médaille.

Personne n’avait accompli quelque chose d’extraordinaire.

C’était juste un pigeon.

Un sandwich.

Trois garçons qui couraient dans un parc.

Mais je crois que j’ai compris quelque chose ce jour là.

Pendant un moment, j’avais pensé que peut être mes histoires étaient trop petites.

Qu’elles pouvaient toujours attendre deux secondes.

Puis encore deux secondes.

Puis plus tard.

Mais certaines choses sont petites seulement quand on n’est pas celui qui les vit.

Et moi, j’avais huit ans.

Alors parfois, un pigeon qui vole un sandwich…

c’était une très grande histoire.

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Le texte complet reste gratuit ici. Dans Muslim Guard, votre enfant peut aussi écouter la narration et poursuivre avec toute la bibliothèque.

Votre enfant a-t-il bien compris ?

1. Qu'est-ce que le pigeon a volé à Samy ?

  • A. Un sandwich
  • B. Une frite
  • C. Un ballon
  • D. Un pain

2. Où le pigeon s'est-il envolé après avoir pris la frite ?

  • A. Sur un toit
  • B. Sur un banc
  • C. Sur une voiture
  • D. Sur un arbre

3. Que faisait Oummi quand Rayane est rentré du parc ?

  • A. Elle lisait un livre
  • B. Elle regardait la télévision
  • C. Elle était sur son téléphone
  • D. Elle cuisinait

4. Qu'est-ce que Rayane a construit dans sa chambre ?

  • A. Un bateau en papier
  • B. Une machine en carton
  • C. Une cabane en bois
  • D. Un avion en plastique

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