Les histoires du quotidien

J’ai emporté plus que mes valises

19 min

Une histoire pour voir la hijra à travers les yeux d’un enfant. Mayssa aime sa famille et comprend le projet de ses parents, mais elle doit aussi quitter ses amis, son école et tout ce qui faisait son quotidien. Un récit pour rappeler que les enfants ont eux aussi besoin d’être préparés, écoutés et accompagnés.

L’annonce

Le jour où mes parents nous ont annoncé qu’on allait partir vivre dans un autre pays, tout le monde avait l’air heureux.

Abi parlait déjà de la nouvelle maison.

Oummi regardait des écoles sur son téléphone.

Mon petit frère voulait surtout savoir s’il pourrait emmener tous ses jouets.

Moi, je pensais à une seule chose.

Ma meilleure amie.

Je n’ai rien dit.

Je ne voulais pas gâcher le moment.

Abi expliquait pourquoi ce départ était important pour nous, il parlait de notre religion, d’un nouveau départ, de choses qu’on pourrait faire plus facilement là bas.

Oummi souriait.

Mon petit frère aussi.

Alors j’ai souri.

Un tout petit peu.

Mais à l’intérieur, quelque chose s’était serré.

Le lendemain, à l’école, ma meilleure amie m’a regardée pendant longtemps.

Puis elle a demandé :

« Mayssa, tu vas vraiment partir ? »

J’ai hoché la tête.

Elle a baissé les yeux.

« Pour toujours ? »

Je n’aimais pas cette question.

Je ne savais même pas ce que voulait dire pour toujours.

Alors j’ai répondu :

« Je sais pas. »

Elle a dit :

« Ah. »

Et après ça, on n’a presque plus parlé.

Pas parce qu’on était fâchées.

Juste parce qu’on ne savait pas quoi dire.


Les cartons

Les jours suivants, les cartons ont commencé.

Au début, ça m’amusait un peu.

Je mettais des affaires dedans, j’écrivais mon prénom dessus, je décidais ce que je voulais garder avec moi dans l’avion.

Puis ma chambre a commencé à changer.

Une étagère vide.

Puis deux.

Les cadres retirés du mur.

Les livres empilés.

Les vêtements pliés dans des valises.

Un soir, Abi est entré dans ma chambre avec un grand sourire.

Il a regardé autour de lui et il a dit :

« Ça y est, ça devient réel. »

Moi aussi, j’ai regardé autour de moi.

Oui.

Ça devenait réel.

Mais pas de la même façon pour lui et pour moi.

Tout le monde parlait de ce que nous allions avoir.

Une nouvelle maison.

Une nouvelle école.

Un nouveau quartier.

Une nouvelle vie.

Moi, je regardais surtout ce que j’étais en train de perdre.

Ma chambre.

Mon chemin jusqu’à l’école.

La boulangerie où Oummi achetait parfois quelque chose en rentrant.

La petite marque sur le mur que j’avais faite en déplaçant mon bureau.

Ma meilleure amie.

Mes grands parents.

Toutes les choses auxquelles je n’avais jamais pensé avant qu’on commence à les mettre dans des cartons.

Un soir, Oummi est venue s’asseoir sur mon lit.

Enfin, sur le matelas, parce que le lit avait déjà été démonté.

Elle m’a demandé :

« Tu es contente ? »

J’ai répondu :

« Oui. »

Elle a souri.

Puis elle est sortie.

Et je suis restée assise.

Je ne sais pas pourquoi j’avais dit oui.

Peut être parce que je voyais bien qu’elle, elle était contente.

Peut être parce que j’avais l’impression que je devais l’être aussi.


Les derniers jours

Les jours ont continué.

À l’école, tout le monde savait que j’allais partir.

Certaines filles me posaient plein de questions.

« Tu vas vivre où ? »

« Tu parleras quelle langue ? »

« Tu vas revenir ? »

« Tu vas avoir une grande maison ? »

Je répondais comme je pouvais.

Ma meilleure amie, elle, ne posait presque plus de questions.

Elle restait juste avec moi.

À la récréation, on s’asseyait parfois au même endroit que d’habitude.

Et un jour, elle m’a demandé :

« Tu vas m’oublier ? »

J’ai répondu trop vite :

« Non. »

Elle m’a regardée.

« Promis ? »

Cette fois, j’ai attendu avant de répondre.

Puis j’ai dit :

« Promis. »

Mais dans ma tête, une autre question est apparue.

Et si elle, elle m’oubliait ?


La veille du départ

La veille du départ, ma chambre était presque vide.

Il restait juste ma valise, mon sac, et quelques affaires posées au sol.

Je me suis assise près de la fenêtre.

J’ai regardé dehors longtemps.

Je connaissais presque tout ce qu’on voyait depuis cette fenêtre.

Le toit d’en face.

L’arbre au coin de la rue.

Le lampadaire qui clignotait parfois.

Le petit bout de ciel entre deux immeubles.

Je me suis demandé à quoi ressemblerait la vue dans ma nouvelle chambre.

Puis je me suis mise à pleurer.

Pas énormément.

Juste en silence.

Oummi est entrée sans que je l’entende.

Elle s’est arrêtée.

Puis elle est venue s’asseoir près de moi.

« Mayssa ? »

J’ai essuyé mes joues rapidement.

« Ça va. »

Elle m’a regardée.

Je savais qu’elle ne me croyait pas.

Elle a demandé :

« Tu es triste de partir ? »

Je n’ai pas répondu.

Puis j’ai dit :

« Un peu. »

Elle a attendu.

Alors j’ai ajouté :

« Beaucoup. »

Oummi est restée silencieuse.

Je pensais qu’elle allait me rappeler toutes les bonnes raisons de partir.

Me parler de la nouvelle école.

De la nouvelle maison.

De tout ce qui allait être mieux.

Mais elle ne l’a pas fait.

Elle m’a demandé :

« Qu’est ce qui va le plus te manquer ? »

Et là, je crois que quelque chose s’est ouvert.

Je lui ai tout dit.

Ma meilleure amie.

Mamie.

Ma chambre.

Mon école.

Même la boulangerie.

Même le lampadaire qui clignotait.

Oummi a souri un peu à ce moment là.

Mais elle ne s’est pas moquée.

Puis j’ai dit :

« Tout le monde est content sauf moi. »

Son sourire a disparu.

« Tu pensais que tu devais être contente ? »

J’ai haussé les épaules.

« Vous, vous êtes contents. »

Elle a regardé la pièce vide.

Puis elle m’a dit :

« On est contents de certaines choses. Mais ça ne veut pas dire que tu n’as pas le droit d’être triste de ce que tu quittes. »

Je l’ai regardée.

Elle a continué :

« On t’a beaucoup parlé de pourquoi on voulait partir. Je crois qu’on ne t’a pas assez demandé ce que toi, tu ressentais. »

Je n’ai rien répondu.

Mais cette phrase est restée longtemps dans ma tête.


Le départ

Le lendemain, nous sommes partis.

À l’aéroport, tout allait vite.

Les valises.

Les passeports.

Les annonces.

Les gens qui marchaient dans tous les sens.

J’avais l’impression que tout le monde savait exactement où aller sauf moi.

Ma meilleure amie m’avait donné une petite enveloppe avant mon départ.

Je ne l’avais pas encore ouverte.

Je l’avais gardée dans mon sac.

Dans l’avion, quand tout le monde s’est installé, je l’ai sortie.

À l’intérieur, il y avait une feuille pliée en deux.

Elle avait écrit :

« Tu n’as pas le droit de m’oublier. »

En dessous, elle avait dessiné deux petits personnages très mal faits.

J’ai ri.

Puis j’ai pleuré.

Puis j’ai ri encore.

Je crois que la dame assise un peu plus loin ne comprenait pas ce qui m’arrivait.


Une nouvelle maison

Quand nous sommes arrivés, il faisait plus chaud.

Beaucoup plus chaud.

Tout me semblait différent.

Les rues.

Les voitures.

Les bâtiments.

Les panneaux.

Même la lumière me paraissait différente.

Abi regardait autour de lui avec un grand sourire.

Oummi aussi.

Mon petit frère parlait sans s’arrêter.

Moi, je regardais.

C’est tout.

La nouvelle maison était jolie.

Vraiment.

Ma chambre était même un peu plus grande que l’ancienne.

Abi m’a dit :

« Alors ? »

J’ai répondu :

« Elle est bien. »

Et elle était bien.

Mais elle n’était pas ma chambre.

Pas encore.

Les murs étaient trop propres.

Il n’y avait aucune marque.

Aucun souvenir.

Aucun endroit où je savais exactement quoi poser.

La première nuit, je me suis couchée et j’ai regardé le plafond.

Je n’arrivais pas à dormir.

J’ai pris mon téléphone pour regarder l’heure.

Il y avait un message de ma meilleure amie.

« Alors ? »

J’ai répondu :

« Je suis arrivée. »

Elle a envoyé :

« C’est comment ? »

J’ai regardé autour de moi.

Puis j’ai écrit :

« Différent. »

Je n’avais pas trouvé mieux.


La nouvelle école

Les premiers jours, tout le monde me demandait si j’aimais.

« Tu aimes le quartier ? »

« Tu aimes la maison ? »

« Tu es contente ? »

Je répondais souvent oui.

Parce que certaines choses me plaisaient vraiment.

Mais je ne savais pas comment expliquer que je pouvais aimer quelque chose ici et avoir envie de retrouver quelque chose là bas.

Puis il y a eu ma nouvelle école.

Le matin, mon ventre me faisait mal.

Oummi m’a accompagnée.

À l’entrée, je lui ai demandé :

« Tu peux rester ? »

Elle a répondu :

« Je peux rester quelques minutes. »

Je regardais les autres filles passer.

Elles semblaient toutes savoir où aller.

Moi, je ne connaissais personne.

Une enseignante est venue me chercher.

Elle a dit mon prénom.

« Mayssa ? »

J’ai levé la main.

Puis j’ai regardé Oummi.

Elle m’a souri.

Je l’ai suivie.

La classe n’était pas mauvaise.

Les filles non plus.

Mais tout me demandait un effort.

Comprendre comment les choses fonctionnaient.

Savoir où m’asseoir.

Comprendre certaines expressions.

Savoir avec qui parler.

À midi, j’ai regardé autour de moi et j’ai pensé à mon ancienne école.

Je savais exactement où ma meilleure amie aurait été assise.

J’ai eu envie de rentrer.

Pas dans la nouvelle maison.

Dans l’ancienne.

Ce soir là, j’ai dit à Abi :

« Je veux rentrer. »

Il m’a regardée.

« Mais on est à la maison. »

Je me suis énervée.

« Non. L’autre maison. »

Il n’a rien répondu.

Je crois qu’il a compris après quelques secondes.

Oummi est venue s’asseoir avec nous.

J’ai dit :

« J’aime pas l’école. »

Ce n’était pas complètement vrai.

Je ne connaissais pas encore assez l’école pour savoir si je l’aimais.

J’avais surtout peur.

Alors j’ai ajouté :

« Je connais personne. »

Oummi m’a demandé :

« Tu veux qu’on en parle ? »

Cette fois, je n’ai pas répondu oui juste pour lui faire plaisir.

J’ai répondu :

« Oui. »


Petit à petit

Les semaines ont passé.

Lentement au début.

Puis un peu plus vite.

J’ai commencé à reconnaître le chemin de l’école.

Le monsieur de la petite épicerie du quartier savait quel jus mon petit frère voulait toujours.

Une fille de ma classe s’est assise à côté de moi plusieurs fois.

Puis un jour, elle m’a demandé si je voulais rester avec elle pendant la récréation.

J’ai dit oui.

Je n’ai pas pensé :

Ça y est, j’ai remplacé ma meilleure amie.

Parce qu’on ne remplace pas les gens comme on remplace une paire de chaussures.

C’était juste une nouvelle personne.

Une nouvelle histoire.

Et ça, j’ai mis du temps à le comprendre.

Je continuais à parler avec ma meilleure amie.

Au début, presque tous les jours.

Puis parfois un jour sur deux.

Parfois moins.

Une fois, elle n’a pas répondu pendant toute une journée.

J’ai regardé mon téléphone au moins vingt fois.

Le soir, elle m’a envoyé :

« Désolée, j’étais chez ma cousine. »

J’étais soulagée.

Mais aussi un peu triste.

Sa vie continuait.

Sans moi.

Et la mienne continuait aussi.

Sans elle.

Je crois que c’était l’une des choses les plus difficiles à accepter.


Deux endroits dans mon cœur

Un soir, quelques mois après notre arrivée, j’étais près de la fenêtre de ma chambre.

Cette chambre n’était plus complètement vide maintenant.

J’avais accroché des choses au mur.

Mes livres avaient trouvé leur place.

Il y avait même une petite marque près du bureau.

Cette fois, c’était moi qui l’avais faite.

Abi n’était pas encore au courant.

Je comptais garder cette information pour moi le plus longtemps possible.

Puis j’ai entendu l’adhan.

Je l’avais déjà entendu beaucoup de fois depuis notre arrivée.

Mais ce soir là, je me suis arrêtée pour l’écouter.

Je ne sais pas pourquoi.

Peut être parce que j’étais plus calme.

Peut être parce que je commençais enfin à entendre autre chose que tout ce qui me manquait.

Oummi est entrée.

Elle s’est mise près de moi.

Nous avons écouté quelques secondes.

Puis elle m’a demandé :

« Ça va mieux maintenant ? »

J’ai réfléchi.

Avant, j’aurais probablement répondu oui immédiatement.

Cette fois, j’ai vraiment réfléchi.

Puis j’ai dit :

« Oui. »

Je me suis arrêtée.

« Mais parfois, ça me manque encore. »

Oummi a hoché la tête.

« Quoi ? »

« Tout. »

Elle a souri doucement.

Puis elle m’a dit :

« Tu peux être heureuse ici et avoir encore le droit que là bas te manque. »

Je me suis tournée vers elle.

Je crois que j’avais besoin d’entendre cette phrase depuis le début.

Parce que pendant longtemps, j’avais cru qu’il fallait choisir.

Soit j’aimais notre nouvelle vie.

Soit j’aimais l’ancienne.

Soit j’étais contente d’être ici.

Soit j’étais triste d’être partie.

Mais ce n’était pas comme ça.

Je pouvais aimer entendre l’adhan et avoir envie de revoir mon ancienne rue.

Je pouvais aimer ma nouvelle école et penser à mon ancienne classe.

Je pouvais rire avec une nouvelle amie et manquer énormément celle que j’avais laissée.

Je pouvais être reconnaissante pour ce que nous avions ici et quand même pleurer parfois pour ce que nous avions quitté.

Les deux pouvaient exister en même temps.


Moi aussi, je fais la hijra

Mes parents avaient beaucoup préparé notre hijra.

Les papiers.

Les valises.

La maison.

L’école.

Le voyage.

Moi aussi, j’avais fait la hijra.

Mais je crois qu’au début, personne n’avait vraiment compris que ma hijra ne tenait pas seulement dans une valise.

J’avais emporté mes souvenirs.

Mes habitudes.

Mes peurs.

Mes amitiés.

Les endroits que j’aimais.

Et tout ce que j’avais laissé derrière moi.

Aujourd’hui, je ne me sens plus comme le jour où nous sommes arrivés.

Cette maison commence à devenir ma maison.

Cette rue commence à devenir ma rue.

Il y a des endroits ici que je serais triste de quitter maintenant.

C’est étrange quand j’y pense.

Mais je n’ai rien oublié.

Je n’ai pas besoin d’oublier.

Parfois, j’appelle encore ma meilleure amie.

Parfois, après avoir raccroché, elle me manque énormément.

Et parfois, cinq minutes plus tard, quelqu’un frappe à ma porte pour me demander si je veux sortir.

Alors je sors.

Je vis ici.

Je me souviens de là bas.

Et petit à petit, j’ai compris quelque chose.

Mes parents avaient fait la hijra.

Moi aussi.

Sauf qu’un enfant ne voyage pas seulement avec ses valises.

Il voyage aussi avec tout ce qu’il laisse derrière lui.

Maintenant, mes parents le savent.

Et moi aussi.

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Le texte complet reste gratuit ici. Dans Muslim Guard, votre enfant peut aussi écouter la narration et poursuivre avec toute la bibliothèque.

Votre enfant a-t-il bien compris ?

1. Pourquoi Mayssa était-elle triste au début de l'histoire ?

  • A. Parce qu'elle n'aimait pas sa nouvelle maison
  • B. Parce qu'elle devait quitter sa meilleure amie et tout ce qu'elle connaissait
  • C. Parce qu'elle avait perdu son jouet préféré
  • D. Parce qu'elle n'aimait pas l'école

2. Que fait Mayssa quand Oummi lui demande si elle est contente de partir ?

  • A. Elle dit non et pleure
  • B. Elle dit oui, même si elle ne le pense pas vraiment
  • C. Elle ne répond pas
  • D. Elle se fâche contre Oummi

3. Qu'est-ce que la meilleure amie de Mayssa lui donne avant son départ ?

  • A. Un cadeau
  • B. Une lettre
  • C. Une enveloppe avec un message et un dessin
  • D. Une photo

4. Que comprend Mayssa à la fin de l'histoire ?

  • A. Qu'elle doit oublier son ancienne vie
  • B. Qu'elle peut être heureuse ici et avoir le droit que l'ancienne vie lui manque
  • C. Qu'elle ne reverra plus jamais sa meilleure amie
  • D. Qu'elle n'aimera jamais sa nouvelle maison

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