Les histoires du quotidien

Je croyais que c’était mon amie

19 min

Safa aime retrouver PetiteLouna dans son jeu préféré. Elle a son âge, aime les mêmes choses et semble toujours l’écouter. Mais un soir, une simple demande va changer complètement la manière dont Safa regarde leur amitié.

Je croyais que c’était mon amie

Au début, PetiteLouna était juste un pseudo.

Je l’avais croisée dans un jeu en ligne un mercredi soir.

On était dans la même équipe.

Elle jouait bien.

Même très bien.

À un moment, j’avais raté quelque chose de vraiment facile, et elle avait écrit dans le chat :

« T’inquiète, ça arrive. »

Puis quelques minutes plus tard :

« Bien joué Safa. »

Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais souri.

Peut etre parce que les autres joueurs écrivaient surtout quand quelqu’un faisait une erreur.

Elle, elle avait remarqué quand je faisais quelque chose de bien.

À la fin de la partie, elle m’avait envoyé une demande pour jouer ensemble une autre fois.

Son pseudo était PetiteLouna.

Dans ma tête, j’avais immédiatement imaginé une fille.

Une fille de mon âge.

Je ne savais pas à quoi elle ressemblait.

Je ne savais même pas si Louna était son vrai prénom.

Mais je n’y avais pas vraiment réfléchi.

Son pseudo disait PetiteLouna.

Elle écrivait comme une fille de mon âge.

Alors, pour moi, c’était une fille de mon âge.

C’était aussi simple que ça.

Enfin…

Je croyais.


Les jours suivants, on s’est retrouvées plusieurs fois dans le jeu.

Au début, on parlait uniquement de ce qui se passait à l’écran.

« Derrière toi ! »

« Attends moi ! »

« Bien joué ! »

« Mais comment t’as raté ça ? »

On riait beaucoup.

Puis on a commencé à parler entre les parties.

Elle m’a demandé :

« T’as quel âge ? »

J’ai répondu :

« Treize. Et toi ? »

Elle a répondu presque immédiatement :

« Pareil. »

Ça m’avait fait plaisir.

J’avais treize ans.

Elle avait treize ans.

Elle aimait les mêmes jeux que moi.

Elle disait aimer les chats.

Moi aussi.

Elle trouvait certains personnages du jeu insupportables.

Moi aussi.

Au bout de quelques jours, j’avais l’impression de la connaître.

Pas énormément.

Mais assez.

Un soir, elle m’a écrit :

« T’es grave sympa toi. »

J’ai répondu :

« Toi aussi. »

Elle a envoyé un petit cœur.

J’en ai envoyé un aussi.

Je n’avais rien trouvé de bizarre.

Pourquoi j’aurais trouvé ça bizarre ?

Je pensais parler à une copine.


PetiteLouna se souvenait de choses.

C’est peut etre ça qui m’a le plus rapprochée d’elle.

Si je lui disais que j’avais quelque chose d’important le lendemain, elle demandait après :

« Alors, ça s’est bien passé ? »

Si je lui racontais que j’étais énervée à cause de quelque chose, elle s’en souvenait plusieurs jours plus tard.

Une fois, elle m’a écrit :

« T’es moins drôle aujourd’hui, ça va ? »

J’ai regardé le message un moment.

Personne ne m’avait demandé ça de la journée.

Alors j’ai commencé à lui raconter un peu plus de choses.

Pas tout.

Mais des petites choses.

Quand j’étais énervée.

Quand quelque chose m’avait fait rire.

Quand je m’étais disputée avec ma cousine.

Elle répondait toujours.

Parfois très vite.

Même tard.

Au bout d’un moment, quand j’allumais le jeu, je regardais si PetiteLouna était connectée avant même de lancer une partie.

Quand elle était là, j’étais contente.

Quand elle n’était pas là, le jeu me semblait un peu moins intéressant.

Je crois que c’est à ce moment là que, dans ma tête, elle n’était plus seulement quelqu’un rencontré dans un jeu.

Elle était devenue mon amie.


Un soir, elle m’a demandé :

« T’habites où ? »

J’ai répondu avec le nom de mon pays.

Elle a écrit :

« Moi aussi. »

Puis :

« Quelle ville ? »

J’ai commencé à écrire.

Puis je me suis arrêtée.

Je ne sais même pas pourquoi.

Oummi m’avait déjà parlé des informations personnelles sur Internet.

Alors j’ai effacé.

J’ai répondu :

« Pas loin d’une grande ville. »

PetiteLouna a envoyé :

« Tu es mystérieuse. »

J’ai ri.

Elle n’a pas insisté.

Alors j’ai oublié.

Quelques jours plus tard, elle m’a demandé :

« Tu vas dans quel collège ? »

Cette fois, j’ai répondu :

« Pourquoi tu veux savoir ? »

Elle a écrit :

« Comme ça. Peut etre qu’on habite pas loin. »

J’ai senti une toute petite gêne.

Rien d’énorme.

Juste quelque chose.

J’ai changé de sujet.

Elle a suivi.

Encore une fois, je me suis dit que ce n’était rien.


Puis un soir, elle m’a demandé si j’avais une autre application pour discuter.

« Ce serait plus simple qu’ici. »

J’ai répondu :

« Je préfère parler là. »

Elle a envoyé :

« Pourquoi ? »

« Comme ça. »

Elle a mis quelques secondes avant de répondre.

« Tu me fais pas confiance ? »

Je me souviens très bien de cette phrase.

Parce qu’elle m’a dérangée.

Pas au point de me faire peur.

Au contraire.

Elle m’a presque fait culpabiliser.

Ça faisait plusieurs semaines qu’on jouait ensemble.

Elle connaissait plein de choses sur moi.

Elle m’avait écoutée.

Elle avait été gentille.

Alors je me suis demandé :

Pourquoi je ne lui ferais pas confiance ?

J’ai écrit :

« Si. »

Elle a répondu :

« Alors viens, ça change rien. »

Je n’ai pas répondu tout de suite.

Puis Oummi m’a appelée pour manger.

J’ai fermé le jeu.

Pendant le repas, j’y ai pensé plusieurs fois.

Mais je n’en ai parlé à personne.

Pas parce que je voulais cacher quelque chose.

Enfin, pas encore.

Je pensais juste que ce n’était pas important.


Le lendemain, PetiteLouna m’a envoyé :

« T’étais partie hier. »

« Oui j’ai mangé. »

Elle a répondu :

« Tes parents regardent ce que tu fais sur ton téléphone ? »

J’ai froncé les sourcils.

J’ai écrit :

« Pourquoi ? »

Elle a répondu :

« Comme ça. »

Puis :

« Si on parle ailleurs, dis leur pas sinon ils vont peut etre te dire d’arrêter de me parler. »

Je suis restée devant l’écran.

Cette fois, la gêne était plus forte.

J’ai relu le message.

Dis leur pas.

Je ne savais pas pourquoi ces trois mots me dérangeaient autant.

PetiteLouna a envoyé un autre message.

« T’inquiète je suis pas bizarre. »

Puis :

« Je veux juste pas qu’ils cassent tout. »

Je n’ai rien répondu.

Quelques secondes plus tard :

« Safa ? »

Puis :

« Tu me réponds plus ? »

J’ai posé mon téléphone.


Je suis descendue dans la cuisine.

Oummi rangeait quelque chose.

Je suis restée près de la porte.

Elle m’a regardée.

« Ça va ? »

J’ai répondu :

« Oui. »

Puis je suis restée là.

Elle m’a regardée encore une fois.

« Tu voulais quelque chose ? »

Je ne savais pas comment commencer.

Alors j’ai demandé :

« Oummi… si quelqu’un te dit de pas dire à tes parents que tu lui parles, c’est bizarre ? »

Elle s’est arrêtée.

Pas brusquement.

Mais son visage avait changé.

« Ça dépend. Pourquoi ? »

J’ai immédiatement regretté d’avoir commencé.

« Pour rien. »

Oummi n’a pas insisté fort.

Elle a juste dit :

« Safa, si quelqu’un te demande de me cacher une conversation, tu peux me la montrer. Tu ne seras pas punie parce que tu viens m’en parler. »

Je me souviens exactement de cette phrase.

Tu ne seras pas punie parce que tu viens m’en parler.

Je crois que c’est ça qui m’a fait sortir mon téléphone.

Je lui ai montré.


Oummi a lu.

Pas seulement le dernier message.

Elle a remonté un peu la conversation.

Les questions sur ma ville.

Mon collège.

L’autre application.

La confiance.

Le secret.

Elle lisait sans parler.

Plus elle lisait, plus mon ventre se serrait.

Et quelque chose de bizarre s’est produit.

Des messages qui m’avaient paru normaux quelques jours auparavant ne me semblaient plus tout à fait pareils quand je les regardais avec elle.

Oummi m’a demandé :

« Safa, tu connais cette personne dans la vraie vie ? »

« Non. »

« Tu l’as déjà vue ? »

« Non. »

« Tu as déjà entendu sa voix ? »

« Non. »

Je commençais à comprendre où elle voulait en venir.

Mais ça m’agaçait presque.

« Mais c’est une fille de treize ans. »

Oummi m’a regardée.

« Comment tu le sais ? »

Je n’ai pas répondu tout de suite.

« Elle me l’a dit. »

« Et comment tu sais que c’est vrai ? »

Silence.

J’ai regardé le pseudo.

PetiteLouna.

Puis j’ai dit :

« Bah… son pseudo déjà. »

À peine les mots sortis, je me suis rendu compte de ce que je venais de dire.

Un pseudo.

C’était ça, ma preuve ?

Un pseudo ?

Oummi n’a pas ri.

Elle n’a même pas fait cette tête que font parfois les adultes quand ils pensent que quelque chose est évident.

Elle m’a simplement demandé :

« Si je créais un compte maintenant et que je l’appelais PetiteLouna, est ce que ça ferait de moi une fille de treize ans ? »

J’ai baissé les yeux.

« Non. »

« Est ce qu’une personne peut écrire qu’elle a treize ans alors qu’elle en a vingt, trente ou quarante ? »

Je n’ai pas répondu.

Je savais.

Oui.

Évidemment que oui.

Et là, quelque chose s’est cassé dans l’image que j’avais construite dans ma tête.

Je revoyais PetiteLouna.

Enfin…

Je ne la revoyais pas vraiment.

Parce que je ne l’avais jamais vue.

C’était moi qui lui avais donné un visage dans mon imagination.

C’était moi qui avais décidé qu’elle avait treize ans.

C’était moi qui avais imaginé une chambre, une voix, une façon de rire.

PetiteLouna ne m’avait jamais montré tout ça.

Mon cerveau avait rempli les trous.


J’ai repris le téléphone.

Je relisais certains messages.

« Tu habites où ? »

« Quel collège ? »

« Tu me fais pas confiance ? »

« Dis leur pas. »

Ils étaient toujours exactement les mêmes.

Mais maintenant, je ne les lisais plus de la même façon.

J’ai demandé :

« Tu crois que c’est un adulte ? »

Oummi a répondu :

« Je ne sais pas. »

J’ai relevé la tête.

« Mais toi tu penses quoi ? »

Elle a répété :

« Je ne sais pas, Safa. Et justement, c’est ça le problème. »

Cette phrase m’a glacée.

Parce que je voulais une réponse.

Je voulais qu’elle me dise :

Oui, c’était un adulte.

Ou :

Non, c’était juste une fille bizarre.

Mais elle ne pouvait pas.

Personne ne pouvait.

On ne savait pas.

Je ne savais pas.

Et pourtant, quelques heures plus tôt, j’étais persuadée de savoir exactement à qui je parlais.


Oummi m’a demandé si j’avais donné mon adresse.

« Non. »

Mon collège ?

« Non. »

Mon numéro ?

« Non. »

Si j’avais accepté de parler sur une autre application ?

« Non. »

Elle a soufflé doucement.

Je voyais qu’elle était rassurée.

Puis elle m’a dit :

« Tu as bien fait de t’arrêter quand quelque chose t’a mise mal à l’aise. »

Je lui ai demandé :

« Mais j’aurais dû comprendre avant ? »

Elle a secoué la tête.

« Ce genre de personne peut justement essayer de paraître normale pendant longtemps. Gentille même. Le problème, ce n’est pas que tu lui as parlé. Le problème aurait été de continuer à cacher quelque chose qui commençait à te mettre mal à l’aise. »

Ça m’a fait du bien.

Parce qu’une partie de moi commençait à se sentir stupide.

Comment j’avais pu croire tout ça ?

Comment j’avais pu appeler quelqu’un mon amie sans même savoir qui c’était ?

Puis Oummi a ajouté :

« Et quelqu’un qui t’apprécie vraiment ne devrait pas avoir besoin de t’éloigner de tes parents pour garder ton amitié. »

Je n’ai rien dit.

Cette phrase aussi est restée.


On a bloqué le compte.

Puis Oummi m’a aidée à le signaler.

Avant de le faire, j’ai regardé une dernière fois le pseudo.

PetiteLouna.

J’avais presque envie d’envoyer un message.

« T’es qui vraiment ? »

Mais Oummi m’a dit :

« Tu n’as pas besoin d’obtenir une réponse pour arrêter une conversation qui ne te paraît pas normale. »

J’ai bloqué.

Le compte a disparu.

Comme ça.

Après toutes ces semaines, il avait suffi d’appuyer sur un bouton.


Pendant plusieurs jours, je n’ai pas eu envie de rallumer le jeu.

Je pensais souvent à la conversation.

Pas seulement aux derniers messages.

Aux premiers aussi.

« Bien joué Safa. »

« Ça va aujourd’hui ? »

« T’es grave sympa toi. »

Je me demandais lesquels étaient sincères.

Puis j’ai compris que cette question n’avait peut etre même pas de réponse.


Avant, je pensais qu’on reconnaissait facilement quelqu’un de dangereux.

Je pensais qu’une personne bizarre disait des choses bizarres dès le début.

Qu’on le sentait immédiatement.

Qu’on savait.

Mais PetiteLouna n’avait pas commencé par me demander où j’habitais.

Elle avait commencé par :

« Bien joué. »

Elle avait ri avec moi.

Elle s’était souvenue de choses que je lui racontais.

Elle avait été gentille.

Et petit à petit, parce qu’elle était gentille depuis longtemps, j’avais commencé à croire que je la connaissais.

Mais être gentil ne prouve pas qui on est.

Un pseudo ne prouve pas qui on est.

Un âge écrit dans un message ne prouve pas qui on est.

Et quelqu’un qui dit :

« Fais moi confiance »,

ne mérite pas automatiquement qu’on lui fasse confiance.

Je repense encore parfois à PetiteLouna.

À son pseudo.

À toutes les choses que je pensais savoir sur elle.

Son âge.

Son prénom.

Ce qu’elle aimait.

Sa façon de parler.

En réalité, je ne savais presque rien.

Je ne savais même pas si c’était une fille.

Je ne savais pas si elle avait treize ans.

Je ne savais pas si Louna était son prénom.

Je ne savais même pas qui avait écrit tous ces messages.

Et je crois que c’est ça qui m’a le plus marquée.

Je croyais que c’était mon amie.

En réalité, je ne savais même pas qui me parlait.

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Le texte complet reste gratuit ici. Dans Muslim Guard, votre enfant peut aussi écouter la narration et poursuivre avec toute la bibliothèque.

Votre enfant a-t-il bien compris ?

1. Comment Safa a-t-elle rencontré PetiteLouna ?

  • A. Dans un jeu en ligne
  • B. À l'école
  • C. Dans un parc
  • D. Chez une amie

2. Quel âge PetiteLouna a-t-elle prétendu avoir ?

  • A. Douze ans
  • B. Treize ans
  • C. Quatorze ans
  • D. Onze ans

3. Qu'est-ce que PetiteLouna a demandé à Safa de ne pas dire à ses parents ?

  • A. Qu'elle jouait à un jeu en ligne
  • B. Qu'elle voulia lui parler sur une autre application
  • C. Qu'elle habitait pas loin
  • D. Qu'elle avait donné son adresse

4. Quelle a été la réaction d'Oummi quand Safa lui a montré la conversation ?

  • A. Elle a crié après Safa
  • B. Elle a lu les messages et posé des questions
  • C. Elle a immédiatement appelé la police
  • D. Elle a dit que ce n'était pas grave

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